Ces bouffons lamentables et ces polichinelles humanitaires (il paraît qu’avant même d’expédier Kouchner au Kosovo, on a envoyé des clowns dans les camps de réfugiés ; et ce qui est invraisemblable c’est qu’ils n’aient pas été empalés dès leur arrivée) envahissent comme de juste l’espace malade du nouveau monde, seul et dernier théâtre où ils ont encore une petite chance, avec leurs gaudrioles morbides, de déchaîner le rire jaune des têtes de mort ; et de voir des squelettes se tenir les côtes. Si tu ne viens pas aux rigolos, les rigolos viendront à toi ; même sous perfusion.
Philippe Muray, Après l’histoire, Les Belles Lettres, p. 448.
Soyons joyeux, il y a une loi morale.
Cesare Pavese, Le métier de vivre, Gallimard, p. 76.
La mort est le repos, mais la pensée de la mort trouble tout repos.
Cesare Pavese, Le métier de vivre, Gallimard, p. 128.
Les entreprises qu’on a méditées parmi les arbres, pour déraisonnables qu’elles soient, ont pour fondement solide la terre inclémente et pentue, la sauvagerie du bois où elles seront ultérieurement tentées, la réalité. C’est avec les figures ennemies en personne, et non avec leur pâle interprète, leur impalpable effigie, que j’ai parlementé, en leur présence que j’ai préparé mes demandes et mes répliques. Bien sûr, l’événement, lorsqu’on y touche, accuse inévitablement un certain décalage. L’expédition orientale, sur les granits, à travers la neige et la nuit de décembre, il fallait bien que je l’envisage dans les grès du bas pays, à l’automne. Mais le vieux roc était prévu, le père des granits et des grès, la vieille froidure aussi. Ils étaient incorporés à la vision que je portais, qui m’emportait. Ils lui conféraient une consistance, un lest qui la tenaient debout sur la route de la réalité, quand ce fut le moment.
Pierre Bergounioux, Le chevron, Verdier, p. 40.
C’est à sa voix qu’il aurait fallu s’en remettre, à ses gestes, à sa seule présence ; et ne tenir que très peu de compte de ses mots, qui eux n’ont pas grand sens, et qui l’étonnent sans cesse quand on les lui rappelle. Il s’étonne surtout qu’on ait pu leur porter assez d’attention pour s’en souvenir. Que ne fait-on comme lui, et n’imite-t-on son détachement parfait à leur égard, sa merveilleuse capacité d’indifférence et d’oubli ? Mais je n’ai pas su m’abandonner à ce sémantisme libéré du verbe et qui flotte dans l’air, s’accrochant un moment, comme une brume, à une intonation, une attitude, un regard. Je n’ai eu ni assez de patience ni assez d’amour. J’ai bêtement exigé des phrases, du bon sens bien français, clairement débité, avec des sujets, des verbes et des compléments à la parade. Or c’est manifestement ce que ce pauvre garçon est le moins capable d’offrir.
Renaud Camus, « dimanche 25 janvier 1998 », Hommage au carré. Journal 1998, Fayard, pp. 35-36.
Lorsque l’hydre est attaquée par un crabe, elle lui abandonne un tentacule, lequel repoussera de toute façon. C’est ce que les biologistes marins appellent un leurre sacrificiel.
Véronique Bizot, Mon couronnement, Actes Sud, p. 73.
À une heure, nous sommes à Roissy. L’endroit me met mal à l’aise, comme tous ces non-lieux démesurés, fonctionnels, de transit — mince voile de béton incurvé supporté par des piliers d’acier en V, dallage de marbre gris clair à baguette de cuivre, guichets d’embarquement, portails électroniques, pas de cloisonnement. La vue porte à des centaines de mètres, comme dehors, les gens sont écrasés par ce décor gigantesque, et nos affections, nos buts, nos hantises, notre petit moment, frappés d’insignifiance.
Pierre Bergounioux, « dimanche 30 septembre 2001 », Carnet de notes (2001-2010), Verdier, p. 133.
Mais avant tout nous poursuivions notre travail sur le langage, car nous reconnaissions dans la parole l’épée magique dont le rayonnement fait pâlir la puissance des tyrans. Parole, esprit et liberté sont sous trois aspects une seule et même chose.
Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre, Gallimard, p. 85.
Toute ville est une hypothèse que l’intelligence déploie autour d’une rue.
Nicolás Gómez Dávila, Notas, p. 117.
Quittons les grands exemples. Dans ce domaine où l’indiscrétion est de règle, chacun a fait des expériences personnelles, et il est légitime de parler de soi sans nécessairement tomber dans le péché d’orgueil. Ayant eu l’avantage, comme je l’ai dit, d’être un oisif, j’ai écrit un nombre considérable de lettres. Pour la plupart, elles se sont perdues, celles de ma jeunesse surtout. Si je le déplore, ce n’est pas parce qu’elles avaient la moindre valeur objective mais parce que c’est seulement par elles que j’aurais pu retrouver celui que j’étais avant mon arrivée en France, à l’âge de vingt-six ans. L’unique moyen de reconstituer ce personnage me faisant défaut, je n’en conserve plus qu’une image abstraite. J’habitais une ville de province d’où j’écrivais à une amie de Bucarest, actrice et… métaphysicienne, de longues lettres sur ma condition de fou sans folie, qui est bien l’état de quiconque est déserté par le sommeil. Eh bien, elle devait me raconter, il y a quelques années, qu’elle avait jeté au feu, par une frousse très peu métaphysique, mes élucubrations épistolaires. Ainsi disparaissait le seul document capital sur mes années infernales. Les cinq livres que j’avais écrits en roumain à la même époque me sont plus ou moins étrangers et je les trouve à la fois vivants et illisibles. Au fond les livres sont des accidents ; les lettres, des événements : d’où leur souveraineté.
Emil Cioran, « Ouverture. Manie épistolaire », Manie épistolaire. Lettres choisies 1930-1991, Gallimard.
Pain trempé dans le vin
aimé du taciturne
et qu’apporte
la créature
à délicats tendons
à courbes de lumière
vivante en cet espace
aux roues abandonnées
aux outils délabrés
où la matière
s’épuise et rêve.
Jean Follain, « La créature », Exister, Gallimard, p. 56.