Voici les 3 entrées du dictionnaire tirées d’Œuvres (tome 1) de Danielle Collobert.
articuler | dents | pâte
je partant voix sans réponse articuler parfois les mots
que silence réponse à autre oreille jamais
si à muet le monde pas de bruit
fonce dans le bleu cosmos
plus question que voyage vertical
je partant glissure à l’horizon
tout pareil tout mortel à partir du je
à toutes jambes fuyant l’horizon
enfin n’entendre que musique dans les cris
assez assez
exit
entrer né sur débris à peine reconnu le terrain
émergé de vase salée le fœtus sorti d’égout
plexus solaire rongé angoisse diffusant poumons souffle
haletant
Tu restes toujours là à portée de ma main sur ton visage — qui avance à la rencontre de mon regard, de ma peau du souffle, attente de cette rencontre-là, tangage et coups rapides dans mon sang. Isolement dans l’espace de mon visage, qui me précède vers toi. Dans l’air suspension — visage qui s’approche, possible là sans limite. Tout l’obscur remonte à tes lèvres, vient affleurer au bord des dents, marées montantes qui me soulèvent entre des masses glissantes. Impuissance, ou mollesse, ou dureté trop grande pour évacuer tes éclosions profondes. Durée infinie dans cette approche avant de t’inscrire dans mon visage. Jamais plus cette densité-là, plus tard, ce contenu immense de brouillard. Confusion tragique perdue.
C’est une petite pâte bien friable, bien molle. Je la roule, je l’allonge entre mes paumes, je la fais glisser entre mes doigts. Je ne veux pas lui donner une apparence définitive, m’arrêter à un stade quelconque de sa transformation, aussi je continue inlassablement ce modelage.
Les gens passent et me regardent. Je reste assis des jours entiers avec cette terre entre les mains. Quelquefois, il m’arrive d’ouvrir les paumes, de laisser reposer quelques instants la forme à plat. Elle se dresse, elle surgit ainsi, et chaque fois, j’ai peur. Aussi je referme très vite les mains pour l’emprisonner de nouveau, la détruire, la reconstruire. Finalement des saisons entières passent. Parfois il arrive un accident. Deux fois déjà, je me suis arrêté, et deux fois de suite j’ai reconnu la même forme. Je suis resté consterné. Un moment j’ai cru que mes mains prenaient l’habitude d’un mouvement, une sorte d’expérience. Mais ce n’est pas ça ; sinon je peux bien m’arrêter tout de suite ; ou plutôt non, j’ai très peur de m’arrêter maintenant, de voir surgir une fois encore, cette forme. Que faire. En ce moment c’est l’hiver, la pâte est molle, mais froide, glacée. Mes mains aussi ont froid, elles deviennent lourdes. Cela me laisse un peu d’espoir pour la troisième forme. Ainsi elle ne pourra être tout à fait semblable aux autres.
De plus en plus souvent une douleur aiguë transperce ma main droite. Et de plus en plus souvent aussi, j’ai envie de fermer les yeux, de jeter la pâte au milieu de la rue. Je sais bien que si j’ose faire une chose pareille, tous les gens se précipiteront sur la forme, ainsi irrémédiablement achevée. Je ne peux pas imaginer leurs réactions. Je n’en connais que trois ou quatre, pour les avoir souvent vus me dévisager derrière les carreaux de la vitrine. Je me suis posé quelques questions à leur sujet. Mais les réponses ne sont que déduction de leur apparence. Je pourrais quand même affirmer que deux d’entre eux prendront la pâte et la mettront sur un socle, dans le square de notre île. Les deux autres auront bien envie, au contraire, de lui jouer un mauvais tour, de l’écraser sous leurs pieds. Je me suis demandé aussi, s’ils feraient cela méchamment, au fond je ne le crois pas. Pour les autres, je me trouve dans le doute le plus complet quant à leur réaction vis-à-vis de ma terre. Peut-être d’ailleurs, que cela n’a pas grande importance.