Dans les rues, les cafés, les cinémas, les boutiques, on traite les petits en égal. Ils vont sans qu’on les accompagne, prennent place où ils veulent, comme chacun. Ils goûtent ensemble leurs moments d’oisiveté, se retrouvent, rient, courent, se chamaillent, se racontent leurs affaires, étudient à plusieurs, s’amusent de tout et de rien, n’ont jamais à se replier dans des lieux réservés à la jeunesse : ils vivent dehors librement, et il n’y a pas d’adulte qui les surveille, les « anime » ou contrôle leurs plaisirs, leurs loisirs, leurs amitiés, leur corps. Ils ne craignent pas les inconnus, sortent le soir seuls ou en groupe, sont curieux comme des chats, adorent bavarder, s’étonner, provoquer des événements drôles, voluptueux ou flatteurs, et, comme leur mise au travail précoce les mêle à la vie adulte, ils y répandent leur vivacité, leur nonchalance, leur malice, font briller des lumières et éclater des rires dans les pires mouroirs d’artisans.
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Pendant les chaleurs, la marmaille barbote le jour entier dans les bassins, dans les fontaines de la vieille ville ; les garçons font nager leurs chaussures, pataugent, éclaboussent la rue. Assoiffés, ils lorgnent la terrasse des cafés en passant, s’ils voient une carafe sur la table, ils s’approchent et on leur donne un verre d’eau. Ils l’avalent et ils s’en vont. On boit aussi au robinet des stations-services ou aux jets d’arrosage.
Vivre avec tout le monde rend les enfants attentifs à autrui ; ils se conduisent avec sang-froid et modération, mais sans réprimer leur corps et tout ce qui en échappe d’insolite, de rapide, d’éclatant.
La rue, les espaces de la ville leur appartiennent. Ils y naviguent si bien et s’y connaissent tant qu’ils en font un village.
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Les petits commerces ont prévu les petites personnes ; on détaille pour leurs infimes ressources les paquets de chewing-gum, de cigarettes, etc. L’épicier leur fend des pains et les remplit de confiture, distribue des verres de lait et mille friandises sucrées ou salées à bas prix ; on met tout ce qu’on peut à la taille des enfants. Dans les jardins publics, ils marchent partout, s’installent et s’allongent partout, grimpent aux arbres, se donnent tout le mouvement et tout le bruit qui leur conviennent (quelques squares gardés sont plus calmes). L’école même a ceci de doux qu’elle n’est pas obligatoire.
Les duretés, les infériorités qui marquent une vie d’enfant ont donc leur contrepartie. Des quiétudes, des respects, des jouissances, des tolérances considérables les atténuent. Vie familiale et communauté s’interpénètrent ; on se partage et on circule entre les deux au bénéfice de la seconde, et dès le plus jeune âge. On répare d’un côté ce qu’on souffre de l’autre, et un équilibre des plaisirs et des peines en résulte. Ainsi, le dédain dont les gamins sont l’objet ne leur nuit pas, ne rogne pas leur liberté ; on ne les écarte pas de la vie collective ; on punit leurs méfaits ou ce qu’on juge tel, mais on accepte et prévoit en tout lieu leur autonomie ; et les violences qu’ils subissent ont du moins l’avantage de réduire à quelques événements brutaux l’oppression pédagogique que, chez nous, les adultes étendent à toutes leurs relations avec l’enfance.